Opéra
LES DEUX VEUVES

Bedřich Smetana

28 Sept. ► 30 Sept. 2012

¬†L'une est veuve mais, dirigeant son domaine avec assurance, n'entend pas renoncer à la vie. L'autre, sa cousine, préfère se morfondre dans la douce et respectable mélancolie de son deuil. Elle ne voit pas que la fougue des paysans, venus joyeusement avec les moissons, ravive en elle l'espoir de renaître, ni que le faux braconnier qui rôde près d'elle est un amour de jeunesse qui la condamne, grâce à la tendre malice de sa cousine, à l'amour et au bonheur qu'elle se refuse. Mêlant avec subtilité nostalgie et badinages de la maturité, Les Deux veuves joue ainsi, à fleurets mouchetés, la comédie douce amère d'un monde désuet qui veut croire en son avenir.
À ces élégantes pâmoisons, ces atermoiements amoureux, répond la musique de Bedřich Smetana qui, plutôt que d'épouser les pudiques mensonges et céder aux états d'âme de ses personnages, préfère anticiper l'heureux dénouement en mariant les voix avec une très émouvante délicatesse. S'en dégagent un tel charme, une si exquise fraîcheur, qu'il est étonnant que la scène lyrique française se soit si longtemps privée de ce petit bijou. Un oubli aujourd'hui réparé.

¬†" Toi qui reposes tranquille dans ta tombe, Regarde quel sacrifice je fais pour toi En renonçant pour toujours à celui Qui détient l'espoir de mon bonheur ! " Ane≈æka, Les Deux Veuves

Difficile de dissocier la vie de Bedřich Smetana de celle de la Bohème où il naquit en 1824, de sa culture tchèque dont il fut l'un des plus ardents défenseurs. Le combat de l'écrivain Josef Jungmann contre la suprématie de la langue germanique et, surtout, la mort en 1847 de cette personnalité emblématique de la Renaissance nationale tchèque, jouèrent à l'évidence un rôle de révélateur chez le jeune Smetana. Reprenant à son compte la conviction de Jungmann qu'une " nation ne vit que par sa langue ", celui qui avait appris le violon et le piano dès l'enfance, composait depuis l'âge de huit ans au risque de contrarier l'avenir d'économiste que lui promettait son père, voulut que la nation tchèque pût vivre par sa musique.
À l'image de son modèle Franz Liszt qui, pianiste et compositeur star en Europe, avait fait de sa musique l'un des symboles de la fierté artistique hongroise, Bedřich Smetana, engagé dès vingt-quatre ans dans le mouvement nationaliste tchèque, voulut aussitôt être l'honneur d'une vie artistique vraiment nationale. Rompant avec l'influence germanique, projetant une école de musique bousculant le conservatisme praguois, il écrivit longuement ses ambitions à Liszt qui, acceptant d'être son parrain avant que d'être son confident, l'aida à fonder son école et à éditer un cycle pour piano, Six Morceaux caractéristiques.
Premier compositeur à puiser dans la culture authentiquement tchèque, que ce soit dans le folklore pour sa musique ou dans les thèmes pour ses opéras ‚Äî Les Brandebourgeois en Bohême, créé en 1866, fut le premier opéra entièrement écrit en tchèque ‚Äî, Smetana devint vite ce symbole qu'il rêvait d'être. Fondateur d'une autre école afin de promouvoir la musique tchèque, artisan du Théâtre Provisoire qui préfigura le futur théâtre national, nommé chef d'orchestre de l'Opéra de Prague en 1866, il influença profondément la vie musicale des pays de Bohême et, aujourd'hui encore, Le Printemps de Prague ouvre son festival chaque année le 12 mai, date anniversaire de la mort de Smetana, par son Vltava.
Militant d'une identité tchèque inscrite dans la culture européenne plutôt que repliée sur son histoire, affaibli par la syphilis qui le rendit sourd dix ans plus tard, malmené par une jeune garde musicale nationaliste et ambitieuse qui, à défaut de mieux, lui reprochait son goût pour Wagner dont elle ne percevait pas le génie, Smetana se réfugia dans une musique plus intime, plus mozartienne, qu'il affectionnait, en créant et dirigeant Les Deux veuves en 1864. Le public praguois en fit un beau succès. Au grand dam de ses détracteurs.